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samedi 27 février 2016

Quand tout sera numérisé (suite)

Je commence cette seconde partie de mon article en rappelant l'énoncé suivant, évoqué dans la première partie : il est vraisemblable que l'utilisation de l'informatique nous pousse à adapter notre raisonnement à celui de l'ordinateur devenu notre principale source de connaissance.

Le jeu des influences

En créant l'ordinateur et sa mémoire phénoménale, nous avons dupliqué la logique de l'homme. La machine nous ressemble donc toujours, mais avec des capacités limitées, et celles que nous leur attribuons sont poussées à l'extrême. L'ordinateur ne pense pas, ne se déplace pas seul, mais il mémorise bien plus que nous. En fait, il stocke, il trie, il combine, fait de l'analyse de données qu'il nous restitue à la demande. Mais plus les ordinateurs deviennent nos outils de travail et de référence, plus nous développons le réflexe et l'habitude d'obtenir l'information d'une façon bien particulière, et nous intériorisons cette façon de faire, tant de manière qualitative que quantitative. Nous développons, par exemple, l'habitude de classer, d'ordonner de manière statistique, mathématique, en intégrant la logique binaire vrai/faux, bon/mauvais oui/non, +/-.

Cette logique précède l'ordinateur, mais il la systématise, l'automatise, la rend omniprésente, presque inéluctable. La numérisation consacre dans la forme et dans le fond  la prédominance des mathématiques : le code binaire a pour corollaire les métadonnées pour organiser les connaissances, pour les classer, les chercher et les trouver. L'usage des ordinateurs nous contraint nécessairement à résonner comme lui un minimum : avide de connaissances en quantité, notre raisonnement n'est souvent validé que par la valeur statistique, n'est approuvé et reconnu que si les données sont jugée irréfutable. Nous n'appliquons généralement une politique économique ou sociale que si elle est conforme à des valeurs identitaires, culturelles, mais aussi chiffrées et comptabilisées. Du reste, il serait illusoire d'imaginer que l'usage quasi systématique des ordinateurs et des données en très grande quantité qu'il utilise n'ait aucune incidence sur notre façon de penser.

Nous avons besoin de cette manière mathématique de procéder, mais nous avons aussi besoin de sortir de cette logique de masses (masses de données, masses d'individus qui amassent des donnes) pour créer et imaginer des idées qui sortent du cadre et de l'écran et qui bousculent l'ordre établi des machines.
De manière quantitative, Internet supprime les décalage horaires et les heures d'activité sur l'ordinateur sont élargies. Nous adoptons là aussi la culture des machines en exigeant l'instantanéité et la continuité des informations en permanence.

Ce discours n'est pas nouveau, il alimente toujours un peu nos réticences devant l'électrisation de nos activités (travail, loisir, éducation, politique, commerce...), mais je veux souligner qu'il nourrit un amassement systématique des données qui mettent en place, pièce par pièce, lien après lien une duplication du monde réel.

La numérisation consiste à transformer un signal analogique en une suite de valeurs numériques. C'est une méthode très pratique car elle donne de la disponibilité : disponibilité dans la mémoire électronique pour stocker davantage, disponibilité pour utiliser et modifier ce qui est stocké. Les mémoires réelles et virtuelle se complètent et se ressemblent de plus en plus car chacune va dans le sens de l'autre. Mais si l'intelligence artificielle peut émerger chez les ordinateurs, l'intelligence " machiniste " peut émerger chez l'homme par le jeu des influences entre elles.

Un grand projet

Un des grands projets des sociétés modernes est de tout numériser. C'est un projet vertigineux si l'on considère le travail qu'il nécessite et les possibilités qu'il offre. Un vertige auquel chaque individu contribue, volontairement ou pas, et duquel il peut de moins en moins facilement se détourner. Un projet en marche qui ne connait pas encore sa finalité, mais qui constate chaque jour un peu plus son influence ou son emprise.

Numériser est devenu un enjeu économique, politique et social. C'est devenu une étape indispensable à de nombreux processus décisionnels. Augmenter les données stockées dans la mémoire collective va de pair avec une volonté délibérée de contrôle des flux d'information d'autant plus précieux qu'ils sont plus nombreux. 7 milliards de personnes physiques et presque autant de personnes morales génèrent une quantité incalculable d'informations en permanence. La possibilité de conserver toutes ces informations, selon des durées variables, ouvre la voie à une source de pouvoir qui fait rêver plus d'un dirigeant.

La logique de l'ordinateur devient peu à peu notre propre logique quand il s'agit de concevoir le progrès : nous entendons tous les arguments en faveur du stockage des données et la numérisation a le vent en poupe. Notre vision collective de la civilisation n'a pas beaucoup changé en quelques siècles, elle passe toujours par les révolutions industrielles et le progrès technique, mais celui-ci s'est en quelque sorte ramifié : d'un côté les machines, de l'autre le contenu généré par les machines. Il existe peu de freins à l'accélération du transfert de la mémoire humaine à la mémoire d'un disque dur. La remise en cause de la cause informatique est peu entendue, peu écoutée. Tout semble inexorablement converger vers davantage de technologie, davantage de mémoire, davantage des réserves d'informations devenues source d'énergie au sens propre comme au figuré.

Le paradigme des sociétés modernes voue un culte à l'informatique et à l'informatisation des activités des populations. Les populations elles-même s'équipent de plus en plus d'interfaces informatiques et consacrent de plus en plus de temps à l'édification des bases de données, chacun étant un peu le pixel dans une mosaïque de connexions qui passent toutes par une unité de stockage. L'énumération qui va suivre présente l'étendue de l'archivage mondial, elle servira à nous poser par la suite des questions cruciales. 


L'espace

Depuis 1957, presque 7000 satellites ont été lancés autour de la terre. Sur ce nombre, 2500 sont actifs comme satellites de communication, et 38 sont des satellites d'observation de la terre. Ces derniers scrutent la couche terrestre et produisent des images qui sont transmises au sol pour des usages spécifiques :
- surveillance météo;
- observation géologique (activité volcanique, sécheresses, désertification, variations des niveaux des océans, des glaces...). Ils produisent des images (et non pas des photos) qui sont conservées pour pouvoir étudier les mouvements sur de grandes périodes (années puis décennies puis siècle). 


À eux seuls, les satellites d'observation ont cartographié tous les continents sous tous les anges et à toutes les saisons. Il existe donc, dans les archives des agences spatiales en Asie, en Europe, aux États-Unis ou en Russie, l'histoire complète de notre surface depuis plus de 50 ans. Ces archives sont toutes conservées, et sont en grande partie inédites pour vous et moi. Mais nous pourrions à tout moment présenter la surface occupée par la forêt amazonienne, les variations de l'activité volcanique, disons, en avril 1982.


Les sondes qui sont envoyées loin de notre planète et les télescopes terrestres cartographient quant à eux l'espace au delà de ce que nous pouvons observer à l'oeil nu. Les sondes sont au nombre de 332 (richement répertoriées dans un riche article de Wikipédia). 332 sondes ont quitté notre sol pour explorer l'espace depuis 1958. Si la conquête de l'espace a un visage c'est celui-ci, davantage que le premier pas de Neil Armstrong sur la lune en 1969.

L'espace virtuel

Les informations que ces sondes ont collecté au fil des missions (établies sur de très longues durées compte tenu des grandes distances à parcourir) sont étonnantes : elles proviennent de la lune, de Mars, de Vénus, de Mercure, de Neptune, de Saturne, Pluton, Uranus, des satellites naturels, astéroïdes et comètes, et au delà de notre système solaire. Les informations collectées sont des mesures de distance, des analyses chimiques, des images, des échantillons, relevés géologiques, relevés de températures, de mouvement d'ondes... Pour l'homme en général et pour les états qui ont mis en place et financé les très couteux programmes de sondes spatiales, ces informations sont bien plus précieuses que n'importe quel or trouvé sur notre minuscule planète; elles constituent la seule connaissance du monde hors de notre planète. Leur archivage est protégé et conservé en totalité. Nous disposons donc ici aussi d'une capacité d'exposer à quoi ressemble l'espace aujourd'hui, ou à quoi il ressemblait en avril 1982 (date choisie au hasard).

Mais de quelles informations parle t'on au juste? Nous parlons d'informations recueillies dans l'espace sur l'espace qui sont purement communicationnelles. Les sondes spatiales ne reviennent jamais sur terre avec des échantillons (sauf quelques missions lunaires habitées ou pas), et aucun être humain n'est jamais allé sur Mercure ou Pluton. Toutes les données recueillies par spectrométrie, image numérique par télédétection, mesure des champs magnétiques sont détectées puis transmises à la terre par la voie des ondes. Notre vision de l'espace n'est donc pas directe (sauf pour les télescopes qui permettent de voir à l'oeil nu un astre de très très loin). Nous créons les images dans les centres spatiaux sur terre, nous colorons les images en fonction des données reçues, nous analysons des transmissions d'échantillons, mais nous ne regardons jamais Neptune droit dans les yeux, même après avoir scruté par détection 45% de sa surface en 1973, nous ne sentons ni ne touchons jamais le sol de Mars malgré les 7000 images captées numériquement de sa surface, nous ne voyons jamais les systèmes solaires, qui sont en fin de compte des élaborations mathématiques sur lesquels nous appuyons des théories sur l'évolution du monde et de la Terre.

Que nous donne le stockage de toutes ces données sur l'espace et sur notre planète?
La capacité de recréer numériquement le monde à un moment de son histoire.
La possibilité d'explorer virtuellement l'histoire de cet environnement physique et d'y travailler pour en extraire une vision et une interprétation.
La capacité et la volonté d'intégrer dans notre raisonnement (logique fondée sur l'observation, sur les statistiques et les mesures, idéalisme, rêverie), dans nos convictions profondes (croyances, mysticisme, cartésianisme) et d'utiliser pour nos choix de société (préserver ou non l'environnement, exploiter ou pas les ressources naturelles, investir ou pas dans la recherche spatiale), un modèle virtuel du monde rendu exploitable grâce à la numérisation.

C'est ce monde virtuel, aussi bien que le monde palpable qui est exploité pour crée des modèles économiques et des orientations politiques. Ce que nous verrons plus en avant dans la suite de cet article en décrivant la numérisation des données économiques, militaires, sociales...

(À suivre)

mercredi 10 février 2016

Slogans d'amour 2016

Vous voilà dans la cuvée 2016 des slogans d'amour!




L'amour. Un trop petit mot pour de si grandes émotions! Un mot inclassable qu'on trouve partout et tout le temps. Sorte de mot-valise sans poignées pour voyageurs en quête d'existence. Et si pour la fête des amoureux ce mot est sur toutes les lèvres, son sens profond fait cruellement défaut dans bien des domaines.


De manière ludique, j'essaie d'introduire l'Amour dans toutes les sphères d'activité par le biais du slogan. Car le slogan, tout en demeurant court et léger permet de longs sous-entendus et d'être facilement mémorisé.

Alors, quel que soit votre domaine de prédilection et votre ambition amoureuse, je vous invite à sourire et à réfléchir en partageant ces quelques mots avec ceux qui sauront vous écouter.

  Couteau suisse : Dévoiler toutes ses qualités, ouvrir une bouteille de vin et couper les liens dans la même soirée.

Monopoly : Rue de l'Amour, il y a une maison et un hôtel.

Féministe : Ne pas confondre la St-Valentin avec la Journée de la femme.

Courbe démographique : Tout commence avec des formes suggestives.

Intelligence artificielle : Un jour on n'a plus besoin de savoir pourquoi on aime.

Ivresse : L'amour est à l'eau de rose comme la solitude est à l'eau-de-vie.

Magie : Ne révélez jamais le secret de l'amour coupé en deux!

Vieillesse : Les rides sont les chemins qu'empruntent les amoureux pour ne jamais se perdre.

Arts martiaux : À la St-Valentin, n'oubliez pas votre ceinture.

Pizza : Grande italienne cherche cuisinier attendrissant.

Réfugiés : Nous avons tous déjà été refoulés aux portes du coeur de l'être aimé.

Chef-d'oeuvre : Le couple est une oeuvre incontestable s'il a deux chefs.

Code de la route : L'amour est une voie à double sens et à destination unique.

Religion : N'aime pas ton prochain, aime le maintenant.

Futuriste : Les robots amoureux dessinent des Pacemakers.

Génération X : Ils s'aiment comme les deux faces d'un 33 tours.

Platonique : Aujourd'hui on dit électronique.

Température : À +1, on est mieux.

Euthanasie : Choisissez quelqu'un qui vous branche.

Voyant : Il/elle est dans vos rêves avant d'être dans votre vie.

Boussole : En amour, fiez vous au sens de votre orientation.

Livres : Pour les histoires d'amour, soulevez les couvertures.

France (hymne) : Au charme, citoyens!

La guerre des tuques : Contre un ennemi commun, enfilons nos préservatifs.

Référendum : Si tu l'aimes à 49,5 %, tu vas vite avoir ton indépendance...

Cinéma : Le baiser reste la version muette la plus parlante.

Anges : À la St-Valentin, croisons nos auréoles.

Course : En amour, la ligne d'arrivée n'est que la ligne de départ.


samedi 30 janvier 2016

Quand tout sera numérisé...

Stocker de l'information,
vivre de l'information,
et ne jamais s'éteindre.
Non, ne jamais éteindre la mémoire!
Ne plus jamais avoir à s'en rappeler!




L'essor des sociétés dites « modernes» s'appuie très largement sur le développement des techniques et des technologies. Privilégiant les sciences dites « pures » pour édifier le progrès, strates par strates, vis après vis, elles se transforment avant tout sur le plan matériel. Mais il n'est un secret pour personne que cette orientation a une incidence directe sur le plan social, idéologique, psychologique, éthique, artistique...sur tous ces aspects étudiés par les sciences dites « humaines ». Et ces sciences humaines façonnent à leur tout et à leur manière notre façon d'imaginer et de bâtir le progrès...sans trop nous détourner des technologies.



À cette prémisse très générale, se greffe un mouvement persistant : celui de la conservation et de l'archivage de l'information. Les techniques sont mémorisées pour en préserver le savoir, pour en multiplier l'usage et pour en simplifier la connaissance. L'imprimerie, l'enregistrement, l'informatique sont venues chacun leur tour accroitre les possibilités et les opportunités d'archivage. Elles succédèrent à la transmission du savoir oral.



Peu à peu, les moyens de stockage et de conservation du savoir technique sont devenus des plateformes avec lesquelles de nouveaux outils et de nouveaux usages pouvaient être créés. Ces plateformes de stockage ont libéré un gigantesque potentiel de création, de savoir et d'information. Les sociétés modernes sont ainsi inexorablement devenues des sociétés technologiques, des sociétés du " savoir ", privilégiant la conservation et la communication des connaissances et de l'information; des sociétés dont l'essor et la puissance s'appuient tout autant sur des techniques matérielles - la fabrication des machines, des outils, des réseaux de communication, des produits de consommation - que sur des créations sur les supports du savoir - archives, mémoires, biens culturels, logiciels, procédés, recherche, concepts idéologiques, philosophiques, intellectuels...



La perspective que je souhaite emprunter est la suivante : le volume et les formes que prennent aujourd'hui le stockage et la conservation de l'information provoquent des changements en profondeur de tout ce qui fait notre environnement. Elle me conduira à émettre l'hypothèse que les sociétés modernes se dirigent vers une duplication intégrale du monde réel, lequel sera devenu aussi indispensable à leur survie et à celle des individus qui la composent que le monde réel lui-même.



La naissance des archives



Quiconque veut apprendre les arts-martiaux doit suivre son maître et reproduire les techniques qu'il lui montre. Cette apprentissage par imitation, sans intermédiaire, d'humain à humain est utilisée depuis que le premier art-martial a été créé environ 2500 ans avant J-C. Il en était ainsi car pour préserver leurs techniques et lui assurer sa pureté, les maîtres des arts martiaux ne conservaient leurs technique que dans leur esprit et dans leurs gestes répétés à l'infini. Il en a été ainsi jusqu'au XXe siècle lorsque l'occident a commencé à enseigner les arts-martiaux. Tout le savoir que nos sociétés possédaient était de cette tradition orale jusqu'à ce qu'un scribe qui n'avait pas de disciples se mette en tête de vouloir laisser une trace après sa mort.



L'histoire de l'homme occidental se confond quasiment avec celle de la transmission de la culture par les artefacts (gravure, sculpture, livre, toile, enregistrement audio, vidéo, mémoire vive, dure, virtuelle...), ce qui a permis de diffuser et de démultiplier les techniques (agriculture, industrie, machinerie, chaines de montage, productions de masse...) et qui a donné naissance à des outils formidables : le livre, le roman, le manuel d'apprentissage, les notices techniques, les témoignages, les manuels d'enseignement, les peintures, les chansons, les films, les photographies... 



La naissance des archives ouvre grand les portes de la connaissance, de l'éducation et de l'histoire. La représentation du monde change et devient plus précise avec la multiplication des poins de vue, aussi bien dans les images que dans le textes. Des temples sont édifiés à la gloire du savoir et de la mémoire du monde (musées royaux puis nationaux, bibliothèques des savants puis des citoyens, archives nationales). Elles se remplissent des témoignages des gens disparus, et progressivement, des vivants.

La population des sociétés modernes augmente de façon exponentielle, et son activité s'accélère sur tous les plans. Les techniques qu'elle invente progressent en performance, et l'archivage n'échappe pas au mouvement. Avançons très rapidement jusqu'au milieu du XXe siècle avec l'apparition de l'informatique qui offre une capacité d'archivage énorme des informations (texte, images, données) aux outils de stockage. On parle alors de mémoire informatique, de mémoire virtuelle.



La miniaturisation des outils (supports de plus en plus réduits) agrandit la capacité de stockage (accroissement de la densité d'information), et les sociétés se mettent à tout numériser puisque toute information devient source de pouvoir, de communication et de revenus, donc de progrès matériel. Et dès lors que l'informatique devient un produit de consommation (vous connaissez tous l'histoire fort populaire de l'essor de l'informatique), tout le monde se met à archiver, à stocker selon ses besoins professionnels, culturels ou sociaux.
L'ordinateur occupe une place privilégiée parmi les machines utilisés, essentiellement pour sa rapidité et sa mémoire. Cette évidence est bonne à rappeler si on n'oublie pas qu'il est vraisemblable que l'utilisation de l'informatique nous pousse à adapter notre raisonnement sur celui de l'ordinateur devenu sa principale source de connaissance, ce que nous verrons plus loin. D'un point de vue pratique, notre mémoire transfère son contenu à celle de l'ordinateur et des outils de stockage dont il est devenu le relais, et ce faisant elle lui cède un peu de ses capacités. 



Une planète de stockage


La numérisation est le moyen le plus utilisé aujourd'hui pour transférer un contenu dans une mémoire informatique. Cette mémoire physique a pris des formes diverses alors que l'industrie informatique prend son essor : cartes perforées, bande magnétique, cassette, disquette, disque dur, CD, DVD, clé USB, serveur). La numérisation est un procédé relativement facile à utiliser et presque tout le monde l'utilise.

Le réseau Internet accélère davantage encore l'échange de l'information, donc des données qui circulent désormais sur leurs propres autoroutes. Des autoroutes qui passent au fond des océans ou via des relais de satellites dans notre espace physique. Des milliers de satellites. Des millions de câbles. Et ainsi, à côté du stockage des machines, des machines obsolètes, des stocks de piles et de batteries usagées, des montagnes de stocks à vendre, à acheter ou à recycler, il y a le stockage de la mémoire, de l'histoire par la parole et par l'image des peuples qui la font. Tout un réseau gros comme un nuage informatique et un cumulus bien réel au dessus de nos têtes s'étend à vue d'oeil sans qu'on y prête attention, tant nous sommes occupés à produire, apprivoiser, transmettre en boucle de l'information.

Loin d'être un scientifique ou un expert de l'informatique, l'article que j'écris n'a pas pour but de vous présenter une vue indiscutable ou holiste du sujet abordé. Mais je crois utile de proposer des pistes de réflexion, d'élargir le point de vue sur l'archivage des données au niveau planétaire. Le sujet est récurrent et très contemporain, tant du point de vue économique, politique que social. Sur le plan personnel, j'ai toujours éprouvé le besoin de conserver les objets - ces déclencheurs de souvenirs et d'émotions - et d'archiver les choses. Ma boîte a idées s'est forgée dès l'enfance, poussé que j'étais, par émerveillement, à m'attacher aux objets. Et c'est en comprenant le sens figuré de l'attachement que j'ai développé celui-ci au sens propre. J'ai collectionné une grande variété d'objets et d'images (telles les cartes postales, ces fenêtres réversibles sur le monde avec d'un côté une vue anonyme d'un coin éloigné du monde, et de l'autre les mots d'un proche). Et puis, j'ai une grande mémoire des situations vécues, et je numérise beaucoup. Des articles et des images pour me souvenir de l'histoire et ne pas me limiter à l'actualité, pour développer des idées et m'inspirer quand vient le temps d'écrire. Pour élargir et décloisonner les connaissances, et surtout, surtout : pour comprendre. 

Mon portrait de nos société serait trompeur si je n'y ajoutais quelques nuances. Tout le monde ne conserve pas et l'archivage n'intéresse pas tout le monde. Dans une société moderne oû l'archivage est confronté à des critères économiques (coût du stockage en temps et en énergie), l'alternative demeure pertinente : garder ou ne pas garder. Il reste que, plus les capacités de stocker sont grandes et plus l'intérêt pour les données stockées est élevé, plus on trouve les moyens de le faire et plus on cherche les moyens de les rentabiliser. Une rationalisation économique peut en effet se substituer à un intérêt culturel, affectif, historique de moindre envergure. Et s'il est bien des choses que l'on veut conserver, il en est aussi que l'on veut effacer.

(À suivre : la numérisation massive du vivant et du réel)


jeudi 31 décembre 2015

Fin de chantier

Ainsi donc l'année s'achève. Et avec lui mon long silence.

Je fais référence à mon silence sur ce blogue et dans les médias sociaux. Un silence trompeur, car en réalité je faisais plein de bruit. Du bruit de pelle et de pioche, du bruit de coups de marteaux, de visseuse électrique et de scie mécanique. Du vacarme de gars de la construction, avec de la sueur et le vocabulaire qui va avec. Je brisais le silence avec de la poussière, avec des planches qu'on sort et qu'on rentre, avec des essais et des erreurs et l'impatience qui va avec.

Un bruit pas virtuel pantoute! J'en garde les mains sèches et grafignées : ça change du clavier, mettons.

J'ai un intérêt bien caché pour les travaux, et je me suis surpris moi-même d'y consacrer tant de temps sans me lasser. Six mois de fins de semaine sans interruption. Mais c'était pour la meilleure des raisons : rendre ma maison encore plus accueillante et plus durable.

Venons-en aux faits!

Oui, oui, venons-en aux faits! Des tas de petites et grosses réparations auraient dû être faites depuis des années, mais j'attendais d'avoir stabilisé la bâtisse. Stabilisé la bâtisse? Batinse! Bon, la maison repose sur un sol argileux qui s'est peu à peu affaissé au fil des années depuis 1959. J'étais pas né quand le terrain a commencé à bouger, ni quand la terre a commencé à tourner, d'ailleurs. Tout bouge tout le temps, mais la plupart du temps on ne s'en rend pas vraiment compte. Je ne suis propriétaire de ladite maison que depuis 2010 : un bon cru dans les taux d'intérêt et le passage de la cigogne avaient motivé son achat. Et puis, c'est une maison construite à une époque oû les entrepreneurs pensaient encore à la durabilité, avec un beau cachet, trois chambres à l'étage, du plancher à grandeur, un grand jardin, et... et je m'égare. Tenons-nous en aux Faits, comme dirait l'inspecteur Clouzeau*. Voilà que des fissures apparaissent dans le coin avant gauche du parement en 2011. Questionnements. interrogations. "C'était-tu là avant?" "Ben, j'pense pas...". On rebouche lesdites fissures, mais à la fin de l'été, voilà qu'elles se sont agrandies. Viarge! On re rebouche avec du re ciment et re rien pendant tout l'hiver. Mais au printemps suivant : les maudites craques continuent de s'élargir. Il y en a deux, assez rapprochées, et une partie du parement s'est avancé vers l'avant. Coudonc, on est tu sur un bateau? La croisière ne s'amuse plus.


Pieux vs sécheresse.

Après maintes analyses, réflexions, consultations (archives géologiques de la Ville de Montréal, entrepreneurs, voisins, ouvrages de pataphysique...) nous avons appris que :


- la sécheresse de l'été 2012 au Québec a favorisé l'affaissement rapide des sols argileux";
- les bâtisses qui s'affaissent sont nombreuses à Montréal;
- une cinquantaine de maisons ont subi des affaissements dans notre quartier ces 20 dernières années;
- si elle manque d'eau, l'argile se compacte et perd de son volume;
- l'argile ne prend ni ne reprend jamais de volume sous l'effet de l'eau;
- pour arrêter une maison de s'affaisser il faut la pieuter.

CQFD, le budget vacances est investi dans 7 pieux d'acier pour redresser un peu la maison, et - surtout - la stabiliser pour les 100 prochaines années au moins.

Je fais un raccourci sur l'étape suivante de ma démarche qui a consisté à magasiner un entrepreneur, négocier un contrat avec lui - on parle de gros oeuvres, alors on ne laisse rien au hasard - coordonner les travaux avec le nouveau voisin qui va lui aussi stabiliser sa maison. Nos maisons sont mitoyennes et reposent sur une seule et même dalle de fondation, sur une seule et même logique : pieutons ensemble pour faire monter davantage l'édifice et faire baisser davantage le prix. Sollicitation et obtention d'une subvention d'1/6 e du prix auprès de la Ville de Montréal.




Chantier de construction

Je pieute, il pieute, nous pieutons, et voilà qu'en août 2015, la maison est redressée, les fissures résorbées ou colmatées, les pieux enfoncées de 32 pieds dans le sol...et... soupir de soulagement.
Le temps est alors venu pour moi de me mettre à l'ouvrage.

La clôture de bois prolongeant la façade de la maison sur son côté gauche et donnant accès au jardin est à refaire. J'ai commencé par scier en morceaux l'ancienne clôture (datant de 1974) afin que la ville puisse les ramasser, extraire les vis et clous trop dangereux, tordre contre le bois ceux, nombreux, qui restent. C'est drôle comment une clôture de 20 pieds prend de la place une fois démontée! Ensuite, il a fallu extraire du sol les anciens socles des piliers de la clôture, ce qui m'a pris pas mal de sueur. J'ai monté la nouvelle clôture deux pieds plus loin afin qu'elle soit exactement au même niveau que la façade avant, ce qui n'était pas le cas avec l'ancienne. Enfoncer les socles dans le sol s'est avéré plus facile, sauf que j'ai fait une erreur d'alignement et j'ai dû en extraire un pour le replanter... 3 pouces plus loin. J'ai coulé leurs bases dans le béton. J'ai acheté du bois traité, installé les nouveaux pieux, et commencé à monter la clôture une planche à la fois, à l'aide d'environ 300 vis. Honnêtement, je ne vous conseille pas de faire cela sans visseuse électrique... Ma clôture est plus haute que l'ancienne, et plus robuste. L'espace pour la porte est large et la porte aussi; je dis cela, car j'ai fabriqué la porte au sol, puis l'ai monté ensuite entre deux pieux. Sauf qu'elle était trop lourde. Bien trop lourde. J'ai cogité un bon bout en maugréant ma stupide erreur et sur la manière de la corriger. Et la meilleure solution, à mon avis, fut de faire une porte en deux parties, genre Saloon. Chaque partie est beaucoup plus légère pour se tenir droite sur les pieux et on ne risque pas d'être catapulté si elle se referme sur vous à cause du vent. Ça arrive!

La porte de 4 x 7 pieds, trop lourde.

La garnotte dont les entrepreneurs se sont servis pour combler une partie la tranchée doit être enlevée car : 1) ils en ont mis trop, et 2) j'ai besoin de créer une plate bande de terre sur 2 pieds de large et de profondeur le long du côté gauche de la maison, celui qui donne sur le jardin. Résultat, je me ramasse au bout de deux semaines avec un excédent de garnotte gros comme le tas de bois de la clôture. Mon entré de maison ressemble donc vraiment à un chantier de construction. Et si la ville ramasse le bois, elle ne ramasse pas les cailloux. Mais alors que vais-je en faire?&!

Une idée me vient en passant devant un nouveau chantier à deux rues de chez nous : en creusant la chaussée pour réparer un tuyau, les ouvriers ont laissé un énorme tas de...cailloux. Une grue se chargera de les mettre dans la benne avoisinante. À la faveur du soleil couchant, j'ai osé, malgré mes nombreux scrupules, me délester comme un vilain garnement de ma garnotte pour garnir le tas de garnotte des travaux municipaux en la garochant sans être vu des gardiens de la paix ou de la moralité. Mais au bout de deux voyages - les cailloux dans des seaux, les seaux dans ma voiture, ma voiture dans la nuit, je me suis dit qu'il fallait que je trouve un autre chantier car ça n'avait pas d'allure. Imaginez le voisin à sa fenêtre qui voit, de nuit,  un inconnu déverser furtivement - comme si c'était possible!? - des tas de cailloux sur le gros tas de cailloux dans sa rue. Ben... c'est arrivé.
J'ai réussi à trouver un autre chantier à 5 minutes, et à venir à bout de mon fardeau tel un fardier.

Et je suis repassé une semaine plus tard pour m'assurer que tout avait été ramassé.

Dans la maison

J'ai passé l'automne à refaire l'isolation de la porte d'entrée et de la porte latérale qui donne sur le jardin, à isoler les murs de la grande pièce de mon sous-sol, choses que je ne pouvais pas faire avant que la maison soit stabilisée. Et me voilà dérivant vers l'hiver à réparer un robinet, une chasse d'eau, à changer des lampes, à nettoyer les outils, à sortir puis ranger les décorations pour Halloween, à sortir celles pour Noël, à examiner les tuyaux de chauffage au fuel qui sortent de la fournaise du sous-sol comme les tentacules d'une pieuvre mécanique serpentant dans les plancher et les murs. Une chambre reçoit trop peu de chaleur car le circuit emprunté par un des tuyaux est trop long et trop sinueux. J'ai compté, ce maudit tuyau change onze fois de direction avant d'aboutir à la chambre située deux étages au dessus! C'est Brazil!** Mais ceci est un autre chantier.

Écrire, c'est bricoler

Quand on bricole, l'esprit divague parfois, il se détend entre deux efforts, reprend de la perspective entre deux tâches minutieuses, cherche un nuage en s'extirpant des tranchées, interstices, racoins et autres espaces contigüs dans lesquels il faut bien se loger si l'on veut parvenir à masquer la partie invisible de la maison : ses tuyaux, ses drains, ses fils électriques, ses membranes isolantes, ses vis, écrous, boites électriques, solives...Et cent fois je me suis qu'il faudrait me remettre à écrire sur ce blogue, à ne pas laisser s'installer la distance, car malgré ma certitude de ne pas le laisser tomber, vous, chers lecteurs la seule chose que vous savez c'est que je suis resté muet. Mais j'ai choisi mes priorité, et cette été et automne, j'ai voulu soigner cette maison et l'aider à traverser le temps. Tandis que j'étais là, donc à colmater, ranger, espacer, joindre et séparer, bricoler le squelette, le corps et l'âme de notre maison, je n'ai pas cessé de trouver des idées et des trouvailles à coucher sur le papier, des mots et des sujets à cimenter, des paragraphes à connecter, des personnages entre lesquels faire passer le courant, l'alternatif comme le continu, au sens propre comme au figuré.

La maison est hantée de connexions tout comme l'esprit de ses habitants. Et si l'on aménage son foyer comme on agence ses pensées, c'est peut-être surtout pour mieux y accueillir les autres.

Bonne année à tous les bricoleurs et ceux qui les supportent.



* Voir répliques de l'inspecteur Jacques Clouzeau (joué par Peter Sellers) dans le long métrage "A Shot in the Dark" de Blake Edwards.
** Voir le décor de la maison de Sam Lowry (joué par Jonathan Price) dans le long métrage "Brazil" de Terry Gilliam.

samedi 8 août 2015

Pochettes surprise (3)


Bonjour amis musiciens et graphistes, amateurs de belles choses ou de raretés, simples curieux et autres distraits égarés sur la toile numérique.

Je continue à dénicher quelques perles de la discographie du XXe siècle, pleines de vinyle et d'images, de formes et de couleurs : oui, le numérique nous laisse orphelins de belles images et objets à toucher avec les mains, à poser comme des crêpes sur des platines qui font tourner leurs spirales jusqu'à l'étourdissement.

J'ai développé mon oreille avec les yeux, avec les mains, comme un enfant émerveillé devant ces images grands formats. Des images qui ne se rangent pas n'importe comment, il faut leur trouver un endroit sec, à l'abri des rayons du soleil et de la chaleur trop forte, à l'abri des coups de crayons des enfants et des coups de folie des adultes qui, un jour, décident de faire de la place et de se débarrasser de ces encombrantes vieilleries.

Et moi, de les ramasser, de les racheter, de continuer une collection, avec patience et fébrilité. Pas par nostalgie, non, mais par gout de l'exploration en plongeant dans les images, tête baissé, prêt à gonfler ma passion, en grand format.




Ah, Led Zeppelin II. Pour être honnête, je ne suis pas fan. Mais j'en ai toujours entendu et entendu parler, moi qui a de nombreux amis musiciens. Cette belle pochette s'ouvre pour proposer un dessin (pas très beau) qui contraste avec le recto qui lui vaut le coup d'oeil : mélange de l'ancien (les personnages autour des musiciens, le grain de la photo, la silhouette du célèbre Zeppelin en fond) et du moderne (la typo et la couleur du logo), ce disque est très très connu, mais cette version originale est quand même une rareté. Édition canadienne de 1969. Je dédie cette pochette à mon ami Gauthier Montury qui a tout fait pour me faire aimer Led Zeppelin quand j'étais plongé dans Joy Division.



Falco est un des trop rares artiste autrichien et de langue allemande à avoir eu un succès international : en 1982, le tube Der Komissar a joué sur toutes les radios, jusqu'aux États-Unis et au canada. Voici l'album dont le single est extrait, déniché dans un bac de choses à donner d'un habitant de mon quartier. La pochette fait très années 80 : le noir et le rose, le rai de lumière, la typographie, leur agencement. De la New Wave chantée en autrichien, ça sonne plutôt bien. (À la même époque, les groupes allemands D.A.F. et Trio avaient aussi montré que l'allemand sied bien à ce style musical).



Des pochettes comme on n'en fait plus : on ne représente plus guère les artistes par un dessin, et on ne prend plus la peine de préciser la qualité sonore. La pochette de disque de 1959 a été imprimée au Canada, mais l'image de la couverture a été imprimée aux États-Unis puis collée sur la pochette. Nat King Cole and The Church of Deliverance Choir : Every Time I feel the Spirit. Le dessin exprime toute la ferveur de l'interprète tout dévoué à chanter le divin. Fini aussi le temps des chants religieux populaires à écouter chez soi.



Le grand Brassens. Cette compilation canadienne de 1960, éditée par Philips et distribuée au Canada par London Records, propose au verso un long texte qui présente le contexte des chanson. Cette attention peut s'expliquer par l'accueil mitigé qu'a reçu Brassens en raison des thèmes des chansons et du vocabulaire coloré qu'il utilisait alors. Pour le recto toutefois, pas besoin d'en rajouter : le portrait en deux couleurs du célèbre chansonnier moustachu suffit. Pour la petite histoire, Brassens a été inspiré à ses débuts par Félix Leclerc, le légendaire chansonnier québécois qui avait conquis Paris en 1954 : c'est en le voyant sur scène seul à la guitare que Georges Brassens décida qu'il pouvait en faire autant. 



Et pour terminer, un disque...sans pochette. 45 tours The Beatles : Let it be, en face A et You know my  Name (Look up my Number), en face B, 1970. Ramassé aussi dans le bac de l'habitant de mon quartier. La pomme au recto n'est pas croquée, mais au verso on en voit la moitié intérieure - je fais ici un clin d'oeil à la longue bataille juridique qui opposa Apple Corps, l'entreprise des Beatles et Apple Computers l'entreprise de Steve Jobs au sujet du nom, du logo et des royautés (!!!). Les titres des chansons sont d'ailleurs tout à fait appropriés pour évoquer ces conflits juridiques et financier. 

Contrairement aux 33 tours, les 45 tours laissent un gros trou au centre du disque. Ici, la pomme en fait les frais, et je vous dis qu'avec un peu d'imagination, ce qu'on peut voir, c'est la pomme croquée de votre Iphone préféré, mais de face!

mardi 14 juillet 2015

Gymnastique faciale (et mentale)


Pratiquer la gymnastique faciale
n'est pas plus futile que
de se soucier de son apparence.
(Citation d'un célèbre anonyme)

Le visage. Comme toute autre partie du corps, le visage mérite d'être entraîné, entretenu et massé afin d'en soulager et d'en tonifier les muscles. De très nombreux muscles, dont certains sont sollicités, parfois sans même que vous ne vous en aperceviez. Siège des expressions et des sens (la vue, l'odorat, le goûter, l'ouie et le toucher), le visage est mis à rude épreuve : contraction excessive des muscles autour des yeux due à l'exposition aux écrans électroniques, crampes de joues consécutives à des fous rires, étirement de la bouche chez les chanteuses et les chanteurs d'opéra, ramollissement de la peau causée par l'apathie ou l'absence prolongée de réactions, contraction inversement proportionnelle des muscles sous l'effet de l'empathie, etc...





Le visage et l'esprit


Porte d'entrée et de sortie de toutes les pensées*, il est la surface d'exercice la plus utilisée pour communiquer : c'est l'interface(!) irremplaçable entre vous et le monde. La gymnastique faciale - soutenue par de simples pensées - vous permettra d'en rétablir toute l'élasticité et toute la superficie.

En effet, nous passons tellement de temps à regarder, polir, embrasser, caresser, maquiller, scruter, habiller ou raser les visages, qu'un massage réparateur ne peut être que salutaire. Le visage, ce territoire si précieux, cette frontière sans cesse soumise à la surveillance - externe et interne - et dont la malléabilité dépasse de loin son reflet dans le miroir, est votre meilleur ami. Sachez lui redonner son allant naturel en pratiquant la gymnastique faciale et mentale, un secret trop bien gardé dont peu de gens se soucient.

Alors, voici pour vous un programme naturel, sans botox ni intox. Des conseils à prendre à la légère - donc avec sérieux - pour que votre expression naturelle et spontanée ne fane pas devant un égo démesuré qui oublierait que sans visage, il n'est peut-être pas grand chose.



* Ainsi, selon votre humeur, celui-ci pourra vous paraitre tantôt trop large, tantôt trop étroit, trop ouvert ou trop fermé.

Exercice no. 1. Lundi matin : dépliez votre plus large sourire, en comprimant vos joues le mieux possible. Aidez-vous de vos mains au besoin. C'est le premier jour de la semaine, réjouissez-vous! Vous voici de nouveau sur la case départ du calendrier hebdomadaire, tout est possible même le jugement dernier. Déridez vos zygomatiques sans retenue pendant quelques secondes, puis relâchez la pression.




Exercice no.2. Mardi : levez les sourcils le plus haut possible en plissant le front. Levez-les simultanément, ou alternativement si vous en êtes capable. Votre champ de vision s'élargit un peu, vous semblez à présent étonné, surpris même.  Relâchez puis répétez l'exercice trois fois.




Exercice no. 3. Mercredi après-midi : pleurez sans retenue, laissez trembler votre menton, vos lèvres se tordre, vos yeux se plisser. Pleurez par saccades, faites ruisseler les larmes riches en sodium sur votre peau. N'attendez pas qu'un malheur arrive avant de ressentir cette profonde libération. C'est le milieu de la semaine et vous êtes en vie : la foudre ne vous a pas touché, pas plus que la faucheuse déjà trop occupée. Prenez une grande respiration pour mettre fin à l'exercice avant qu'il ne soit trop tard.






Exercice no. 4. Jeudi : baillez en ouvrant la bouche le plus grand possible. La semaine de travail est longue et il n'y a aucune raison pour ne pas se lasser. L'étourdissement n'est pas loin et votre corps a besoin de son relaxant naturel.




Exercice no. 5. Vendredi soir : plissez le nez, ondulez la bouche et froncez les sourcils en même temps. C'est vendredi soir, pratiquez cet exercice comme si vous faisiez du Air Guitar ou du Air Drum. Vous êtes célèbres partout dans votre tête, votre moue frondeuse est dans tous les journaux. Votre moi intérieur vous applaudit, vous hurle d'aller plus à fond et de vous jeter dans une foule invisible.




Exercice no. 6. Samedi : secouez énergiquement la tête de droite à gauche pour que tout votre visage soit secoué comme un masque de caoutchouc. Agitez ensemble tous ces portraits de circonstance que vous ne reconnaissez plus et qui vous collent trop à la peau. C'est la fin de la semaine, il est temps de laisser tomber les apparences et de vous accepter tel que vous êtes.




Exercice no. 7. Dimanche midi, à l'abri des regards : Avez-vous vraiment fait tous les exercices présentés dans ce programme? Si tel est le cas, essayez maintenant votre pire grimace. Allez-y sans retenue, extériorisez ce fou qui dort en vous et ne demande qu'à sortir. Vous allez rire c'est certain! 



La gymnastique faciale ne retarde pas le vieillissement; penser le contraire serait comme croire qu'on peut éviter d'avoir les oreilles décollées en les comprimant sur la tête avec un bandeau.

C'est toutefois une technique de massage efficace comme une autre, mais qui ne s'arrête pas aux épaules. Et peu importe votre condition physique, la santé faciale - et mentale - passe inévitablement par le rire : avec lui vous retrouvez les joues roses, le teint enjoué, et vous donnez une orientation nouvelle à vos rides. Vous oubliez aussi les complications de la vie, les imperfections, le vieillissement et les jugements moraux. Et ceux qui vous regardent l'oublient aussi, comme par mimétisme. 


Tout est fait comme si à travers un miroir déformant vous révéliez le meilleur de vous-même.


Bon été à tous!


vendredi 19 juin 2015

Dans le ventre du souvenir - deuxième partie.


« Le premier souvenir de la Mère

nous rapelle qui nous sommes

celui que nous étions

et l'autre que nous deviendrons »

(Aphorisme des pré-naissants - Le détachement)



Autosuggestion

 

Les souvenirs intra-utérins et les premiers souvenirs représentent-t'il une sorte de Graal? Est-il possible de se les rappeler? De les sortir de l'oubli? L'idée est assez séduisante, notamment pour quelques manipulateurs aussi diversifiés qu'ingénieux qui voient dans l'exploration des souvenirs et leur interprétation un marché lucratif. Le souvenir peut alors être utilisé comme jalon d'une mesure hautement subjective et très élastique pour interpréter notre vécu et influencer notre comportement. Utilisé à bon escient, le souvenir peut toutefois devenir la clé pour ouvrir - ou refermer - une période critique de notre vie. 

 

Loin de la psychanalyse traditionnelle, de nombreux mouvements de développement et d'épanouissement personnel, animés par des volontés de contrôle, exploitent savamment nos appétits de mémoire. Revivre les souvenirs de notre naissance et de notre vie passé est au programme de nombreux groupements, églises ou religions minoritaires fondés sur une pensée tantôt parascientifique ou paranormale, tantôt magique.

 

Le plus connu et le plus pernicieux de ces mouvements est l'église de Scientologie, laquelle postule la persistance de souvenirs douloureux de notre vie en cours et de nos vies passées dans notre cerveau, l'empêchant d'acquérir une puissance phénoménale. Pratiquant une manipulation très rigide, la Scientologie propose, à travers des cours qui ressemblent à s'y méprendre à une psychanalyse hypnotique, de revivre les souvenirs douloureux encore et encore jusqu'à ce qu'ils ne génèrent plus aucune émotion. Et ainsi, de remonter une chaine de souvenirs jusqu'à notre naissance et au delà, remonter la chaine de souvenirs de nos nombreuses vies passées. Cette technique ne tient aucun compte des souvenirs heureux qui ne figurent pas dans sa doctrine sur le mental dont elle a d'ailleurs redéfini le terme.

 

Quête interminable et ô combien onéreuse, une telle approche considère le mauvais souvenir comme un corps étranger indépendant de notre volonté. Le souvenir devient le socle à partir duquel l'individu interprète ses actions bonnes ou mauvaises, et s'ouvre à la manipulation mentale. Tout cela est en fin de compte fondée sur l'autosuggestion : les adeptes choisissent leur vies futures et s'inventent des souvenirs lointains, sous la pression de l'organisation qui ne voit de salut que dans la reprogrammation des souvenirs. Peu importe qu'ils aient été un jour Jésus ou Joseph Goebbels dans votre vie passée (d'anciens adeptes ont révélé s'être inventé de telles identités), l'absence de souvenirs douloureux est qualifiée par les supérieurs d'acte de rétention et de refus de participer, donc d'entrave à leur démarche personnelle tout comme celle de l'église. 

 

Un des préceptes de la scientologie fort à propos commande aux futurs parents le silence absolu au moment de la naissance de leur enfant. Silence sans lequel des souvenirs douloureux pourraient venir se greffer dans l'esprit du nouveau né, enchaînant ainsi son mental à une servitude millénaire. Chez les adeptes, l'enfant voit donc le jour dans le mutisme complet du père et de la mère. L'affection est ainsi détournée de l'enfant pour être redirigée vers la croyance scientologique dont le remède produit le mal qu'elle prétend guérir.

 

Souvenir adopté

 

Nous pouvons tous vivre avec l'amnésie de nos premiers jours et de nos premières années, mais la recherche des premiers souvenirs peut toutefois s'avérer cruciale pour les orphelins et les enfants adoptés qui tentent de retrouver leur famille biologique. Leurs recherches s'appuient sur des documents et des témoignages là oû les souvenirs manquent. Séparés en bas âge de leurs parents, les orphelins tentent souvent de retrouver dans leurs premiers souvenirs sinon un visage (souvenirs visuels), du moins des paroles (souvenirs auditifs) ou des impressions (souvenirs olfactifs, tactiles) pour tenter de cerner l'environnement dans lequel ils vivaient.  

 

Mais ce n'est pas toujours le cas. Les quelques personnes adoptées en bas âge avec lesquelles je me suis entretenu ont manifesté une approche similaire à celles des enfants non adoptés : les souvenirs des premières années ne sont pas plus importants que d'autres pour avoir des racines, grandir et s'épanouir. Un ami se souvient que des personnes sont venues le chercher à l'orphelinat à l'âge de 5 ans, mais pas de ce qui s'est produit avant ni pourquoi il était là : aucun souvenir d'une séparation ni d'un déracinement. La nouvelle famille lui a laissé des souvenirs d'épanouissement, il n'était pas vital d'en trouver d'autres. Car les enfants adoptés ont eu la chance de se sentir véritablement choisis : avec leur physique, comme garçon ou comme fille, avec leur histoire. Dans leur nouvelle famille ils ne sont jamais le fruit d'une grossesse surprise, d'une naissance non désirée. Ils ne sont jamais à l'origine d'une déception pour des parents qui ne voulaient pas d'eux ou préféraient un héritier. Ils ne viennent jamais par accident, et se font attendre au terme d'une « grossesse administrative » (les procédures d'adoption) durant laquelle on aura questionné ouvertement les motivations et la moralité de leurs parents adoptifs. Ils ont eu une seconde chance d'avoir des premiers souvenirs. Oseroions-nous néanmoins croire qu'il en va ainsi de tous orphelins dont les guerres sont si fécondes?

 

Mais il arrive que le besoin de se rappeler de nos premiers instants soit si fort, si indispensable, que le besoin de se souvenir de notre mère à la naissance soit si viscéral, qu'il nous impose de transfigurer nos souvenirs, des les recomposer, plus vifs, plus nets et colorés.

Un cas historique et assez représentatif a retenu mon attention, celui de Joseph Merrick, dont vous avez peut-être entendu parler comme de l'Homme-Éléphant. Personnage authentique né à Londres en 1862, son histoire est aussi étonnante que ses malformations. Incappable de vivre normalement dans un monde incappable de l'accepter, Joseph Merrick aura laissé le souvenir d'une résilience presque surhumaine. Victime d'une maladie dégénérative très rare, son corps commença à se déformer lorsqu'il eut cinq ans. Enfant aimé par ses parents, il perdit sa mère peu après ses onze ans. Ce fut pour lui, dit-il « le plus grand malheur de sa vie » car cela le priva de la seule source d'affection à laquelle il eut droit. Impossible à guérir, écrasé sous le poids la honte et par le manque d'argent, Joseph Merrick s'éloigna progressivement du reste de sa famille. Pour échapper à l'hospice, il décida de gagner sa vie comme monstre de foire : L'Homme-Éléphant était né.

 

De sa mère, il évoqua le souvenir tout au long de sa vie, décrivant une femme magnifique d'une incomparable beauté. Dans ces occasions, il n'oubliait jamais de mentionner les circonstances dans lesquelles il était né. Sa courte autobiographie commence ainsi en ces termes : « La difformité que je présente au public vient de ce que ma mère fut effrayée par un éléphant; ma mère passait dans la rue quand un cortège d'Animaux défilait, et les gens se pressaient pour les voir, et bien mlheureusement elle fut poussée jusque sous les pieds de l'Éléphant, et elle eut grand peur; ceci se passa pendant qu'elle était enceinte, et c'est la cause de ma diformité. » Souvenir réel dont il fut l'héritier? Souvenir imaginé pour authentifier son personnage? La naissance de l'Homme-Éléphant dans le ventre du souvenir touche à l'émotion la plus profonde et la plus authentique pour celui qui eut si peu de souvenirs heureux de son enfance.

 

On a longtemps cru que le souvenir de sa mère et de l'origine de sa difformité ainsi formulés correspondaient à un fantasme motivé par un réflexe psychologique de nier la réalité pour survivre. C'est l'interprétation qu'en a fait le Dr. Trefes après avoir recueilli Joseph Merrick lorsqu'il ne pouvait plus se produire en spectacle. Et c'est la version qui a longtemps circulé, notamment dans le film de David Lynch « Elephant Man », lequel a révélé l'histoire de cet homme au grand public. Mais pendant plus d'un siècle, on a pensé que Joseph Merrick était né difforme, qu'il avait été banni par sa famille et jeté de force dans les rets d'un montreur de foire peu scrupuleux. L'Histoire réelle est plus nuancée et il est raisonnable de penser que l'Homme-Éléphant a pu colporter sans relâche son plus beau souvenir, non pas comme une béquille psychologique, mais comme une revendication de sa normalité intérieure.

 

* * *    

 

Et si...

 

Et si nous étions capable de nous souvenir de notre premier mois, de notre première semaine ou de notre vie dans le ventre de la mère, que reverrions-nous? Que ressentirions-nous?

Le regards des autres à qui nous ne pouvons pas parler. Les larmes et les pleurs pour dire que nous avons soif et faim, que nous sommes fatigués. L'étonnante première vision de nos parents : un visage immense et des mains de géant. Des sourires, des mots incompréhensibles, des caresses. Et le sein maternel, la peau, si tièdes et si vivants. Et puis avant. La première respiration, la première ouverture des yeux, le premier cri. Que garder en mémoire quand tout est si nouveau?

 

Quoi retenir quand tout nous imprègne avec tant de force et d'émotion? Et puis encore avant. Pendant la gestation : l'aspect du liquide amniotique qui nous enveloppe. Nous ne voyons pas, nos mains si près du visage, les pieds si recroquevillés. Nous entendons des voix, le coeur majestueux et fidèle de la mère qui nous berce. Nous n'est pas encore « moi » ni « je ». Vivre la tête en bas en attendant le dernier jour de la vie dans le ventre, poussés violemment au dehors, attachés au cordon dont nous chercherons ensuite à prolonger le lien avant de le couper pour de bon.

 

 

Il est vraisemblable que nous ayons eu de tels souvenirs, et ils furent bien éphémères. Si nous progressons dans la sélection et le modelage de l'A.D.N. des embyons, si nous continuons d'évoluer et d'accroitre, de génération en génération les capacités biologiques de notre mémoire et le volume de notre cerveau, il est possible que nous gardions un jour tous ces premiers souvenirs en tête. Verrons-nous un jour des foetus dont la mémoire est déjà si riche qu'elle leur permette d'anticiper? De tels pré-naissants voudront-ils seulement naître?