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jeudi 31 décembre 2015

Fin de chantier

Ainsi donc l'année s'achève. Et avec lui mon long silence.

Je fais référence à mon silence sur ce blogue et dans les médias sociaux. Un silence trompeur, car en réalité je faisais plein de bruit. Du bruit de pelle et de pioche, du bruit de coups de marteaux, de visseuse électrique et de scie mécanique. Du vacarme de gars de la construction, avec de la sueur et le vocabulaire qui va avec. Je brisais le silence avec de la poussière, avec des planches qu'on sort et qu'on rentre, avec des essais et des erreurs et l'impatience qui va avec.

Un bruit pas virtuel pantoute! J'en garde les mains sèches et grafignées : ça change du clavier, mettons.

J'ai un intérêt bien caché pour les travaux, et je me suis surpris moi-même d'y consacrer tant de temps sans me lasser. Six mois de fins de semaine sans interruption. Mais c'était pour la meilleure des raisons : rendre ma maison encore plus accueillante et plus durable.

Venons-en aux faits!

Oui, oui, venons-en aux faits! Des tas de petites et grosses réparations auraient dû être faites depuis des années, mais j'attendais d'avoir stabilisé la bâtisse. Stabilisé la bâtisse? Batinse! Bon, la maison repose sur un sol argileux qui s'est peu à peu affaissé au fil des années depuis 1959. J'étais pas né quand le terrain a commencé à bouger, ni quand la terre a commencé à tourner, d'ailleurs. Tout bouge tout le temps, mais la plupart du temps on ne s'en rend pas vraiment compte. Je ne suis propriétaire de ladite maison que depuis 2010 : un bon cru dans les taux d'intérêt et le passage de la cigogne avaient motivé son achat. Et puis, c'est une maison construite à une époque oû les entrepreneurs pensaient encore à la durabilité, avec un beau cachet, trois chambres à l'étage, du plancher à grandeur, un grand jardin, et... et je m'égare. Tenons-nous en aux Faits, comme dirait l'inspecteur Clouzeau*. Voilà que des fissures apparaissent dans le coin avant gauche du parement en 2011. Questionnements. interrogations. "C'était-tu là avant?" "Ben, j'pense pas...". On rebouche lesdites fissures, mais à la fin de l'été, voilà qu'elles se sont agrandies. Viarge! On re rebouche avec du re ciment et re rien pendant tout l'hiver. Mais au printemps suivant : les maudites craques continuent de s'élargir. Il y en a deux, assez rapprochées, et une partie du parement s'est avancé vers l'avant. Coudonc, on est tu sur un bateau? La croisière ne s'amuse plus.


Pieux vs sécheresse.

Après maintes analyses, réflexions, consultations (archives géologiques de la Ville de Montréal, entrepreneurs, voisins, ouvrages de pataphysique...) nous avons appris que :


- la sécheresse de l'été 2012 au Québec a favorisé l'affaissement rapide des sols argileux";
- les bâtisses qui s'affaissent sont nombreuses à Montréal;
- une cinquantaine de maisons ont subi des affaissements dans notre quartier ces 20 dernières années;
- si elle manque d'eau, l'argile se compacte et perd de son volume;
- l'argile ne prend ni ne reprend jamais de volume sous l'effet de l'eau;
- pour arrêter une maison de s'affaisser il faut la pieuter.

CQFD, le budget vacances est investi dans 7 pieux d'acier pour redresser un peu la maison, et - surtout - la stabiliser pour les 100 prochaines années au moins.

Je fais un raccourci sur l'étape suivante de ma démarche qui a consisté à magasiner un entrepreneur, négocier un contrat avec lui - on parle de gros oeuvres, alors on ne laisse rien au hasard - coordonner les travaux avec le nouveau voisin qui va lui aussi stabiliser sa maison. Nos maisons sont mitoyennes et reposent sur une seule et même dalle de fondation, sur une seule et même logique : pieutons ensemble pour faire monter davantage l'édifice et faire baisser davantage le prix. Sollicitation et obtention d'une subvention d'1/6 e du prix auprès de la Ville de Montréal.




Chantier de construction

Je pieute, il pieute, nous pieutons, et voilà qu'en août 2015, la maison est redressée, les fissures résorbées ou colmatées, les pieux enfoncées de 32 pieds dans le sol...et... soupir de soulagement.
Le temps est alors venu pour moi de me mettre à l'ouvrage.

La clôture de bois prolongeant la façade de la maison sur son côté gauche et donnant accès au jardin est à refaire. J'ai commencé par scier en morceaux l'ancienne clôture (datant de 1974) afin que la ville puisse les ramasser, extraire les vis et clous trop dangereux, tordre contre le bois ceux, nombreux, qui restent. C'est drôle comment une clôture de 20 pieds prend de la place une fois démontée! Ensuite, il a fallu extraire du sol les anciens socles des piliers de la clôture, ce qui m'a pris pas mal de sueur. J'ai monté la nouvelle clôture deux pieds plus loin afin qu'elle soit exactement au même niveau que la façade avant, ce qui n'était pas le cas avec l'ancienne. Enfoncer les socles dans le sol s'est avéré plus facile, sauf que j'ai fait une erreur d'alignement et j'ai dû en extraire un pour le replanter... 3 pouces plus loin. J'ai coulé leurs bases dans le béton. J'ai acheté du bois traité, installé les nouveaux pieux, et commencé à monter la clôture une planche à la fois, à l'aide d'environ 300 vis. Honnêtement, je ne vous conseille pas de faire cela sans visseuse électrique... Ma clôture est plus haute que l'ancienne, et plus robuste. L'espace pour la porte est large et la porte aussi; je dis cela, car j'ai fabriqué la porte au sol, puis l'ai monté ensuite entre deux pieux. Sauf qu'elle était trop lourde. Bien trop lourde. J'ai cogité un bon bout en maugréant ma stupide erreur et sur la manière de la corriger. Et la meilleure solution, à mon avis, fut de faire une porte en deux parties, genre Saloon. Chaque partie est beaucoup plus légère pour se tenir droite sur les pieux et on ne risque pas d'être catapulté si elle se referme sur vous à cause du vent. Ça arrive!

La porte de 4 x 7 pieds, trop lourde.

La garnotte dont les entrepreneurs se sont servis pour combler une partie la tranchée doit être enlevée car : 1) ils en ont mis trop, et 2) j'ai besoin de créer une plate bande de terre sur 2 pieds de large et de profondeur le long du côté gauche de la maison, celui qui donne sur le jardin. Résultat, je me ramasse au bout de deux semaines avec un excédent de garnotte gros comme le tas de bois de la clôture. Mon entré de maison ressemble donc vraiment à un chantier de construction. Et si la ville ramasse le bois, elle ne ramasse pas les cailloux. Mais alors que vais-je en faire?&!

Une idée me vient en passant devant un nouveau chantier à deux rues de chez nous : en creusant la chaussée pour réparer un tuyau, les ouvriers ont laissé un énorme tas de...cailloux. Une grue se chargera de les mettre dans la benne avoisinante. À la faveur du soleil couchant, j'ai osé, malgré mes nombreux scrupules, me délester comme un vilain garnement de ma garnotte pour garnir le tas de garnotte des travaux municipaux en la garochant sans être vu des gardiens de la paix ou de la moralité. Mais au bout de deux voyages - les cailloux dans des seaux, les seaux dans ma voiture, ma voiture dans la nuit, je me suis dit qu'il fallait que je trouve un autre chantier car ça n'avait pas d'allure. Imaginez le voisin à sa fenêtre qui voit, de nuit,  un inconnu déverser furtivement - comme si c'était possible!? - des tas de cailloux sur le gros tas de cailloux dans sa rue. Ben... c'est arrivé.
J'ai réussi à trouver un autre chantier à 5 minutes, et à venir à bout de mon fardeau tel un fardier.

Et je suis repassé une semaine plus tard pour m'assurer que tout avait été ramassé.

Dans la maison

J'ai passé l'automne à refaire l'isolation de la porte d'entrée et de la porte latérale qui donne sur le jardin, à isoler les murs de la grande pièce de mon sous-sol, choses que je ne pouvais pas faire avant que la maison soit stabilisée. Et me voilà dérivant vers l'hiver à réparer un robinet, une chasse d'eau, à changer des lampes, à nettoyer les outils, à sortir puis ranger les décorations pour Halloween, à sortir celles pour Noël, à examiner les tuyaux de chauffage au fuel qui sortent de la fournaise du sous-sol comme les tentacules d'une pieuvre mécanique serpentant dans les plancher et les murs. Une chambre reçoit trop peu de chaleur car le circuit emprunté par un des tuyaux est trop long et trop sinueux. J'ai compté, ce maudit tuyau change onze fois de direction avant d'aboutir à la chambre située deux étages au dessus! C'est Brazil!** Mais ceci est un autre chantier.

Écrire, c'est bricoler

Quand on bricole, l'esprit divague parfois, il se détend entre deux efforts, reprend de la perspective entre deux tâches minutieuses, cherche un nuage en s'extirpant des tranchées, interstices, racoins et autres espaces contigüs dans lesquels il faut bien se loger si l'on veut parvenir à masquer la partie invisible de la maison : ses tuyaux, ses drains, ses fils électriques, ses membranes isolantes, ses vis, écrous, boites électriques, solives...Et cent fois je me suis qu'il faudrait me remettre à écrire sur ce blogue, à ne pas laisser s'installer la distance, car malgré ma certitude de ne pas le laisser tomber, vous, chers lecteurs la seule chose que vous savez c'est que je suis resté muet. Mais j'ai choisi mes priorité, et cette été et automne, j'ai voulu soigner cette maison et l'aider à traverser le temps. Tandis que j'étais là, donc à colmater, ranger, espacer, joindre et séparer, bricoler le squelette, le corps et l'âme de notre maison, je n'ai pas cessé de trouver des idées et des trouvailles à coucher sur le papier, des mots et des sujets à cimenter, des paragraphes à connecter, des personnages entre lesquels faire passer le courant, l'alternatif comme le continu, au sens propre comme au figuré.

La maison est hantée de connexions tout comme l'esprit de ses habitants. Et si l'on aménage son foyer comme on agence ses pensées, c'est peut-être surtout pour mieux y accueillir les autres.

Bonne année à tous les bricoleurs et ceux qui les supportent.



* Voir répliques de l'inspecteur Jacques Clouzeau (joué par Peter Sellers) dans le long métrage "A Shot in the Dark" de Blake Edwards.
** Voir le décor de la maison de Sam Lowry (joué par Jonathan Price) dans le long métrage "Brazil" de Terry Gilliam.

samedi 8 août 2015

Pochettes surprise (3)


Bonjour amis musiciens et graphistes, amateurs de belles choses ou de raretés, simples curieux et autres distraits égarés sur la toile numérique.

Je continue à dénicher quelques perles de la discographie du XXe siècle, pleines de vinyle et d'images, de formes et de couleurs : oui, le numérique nous laisse orphelins de belles images et objets à toucher avec les mains, à poser comme des crêpes sur des platines qui font tourner leurs spirales jusqu'à l'étourdissement.

J'ai développé mon oreille avec les yeux, avec les mains, comme un enfant émerveillé devant ces images grands formats. Des images qui ne se rangent pas n'importe comment, il faut leur trouver un endroit sec, à l'abri des rayons du soleil et de la chaleur trop forte, à l'abri des coups de crayons des enfants et des coups de folie des adultes qui, un jour, décident de faire de la place et de se débarrasser de ces encombrantes vieilleries.

Et moi, de les ramasser, de les racheter, de continuer une collection, avec patience et fébrilité. Pas par nostalgie, non, mais par gout de l'exploration en plongeant dans les images, tête baissé, prêt à gonfler ma passion, en grand format.




Ah, Led Zeppelin II. Pour être honnête, je ne suis pas fan. Mais j'en ai toujours entendu et entendu parler, moi qui a de nombreux amis musiciens. Cette belle pochette s'ouvre pour proposer un dessin (pas très beau) qui contraste avec le recto qui lui vaut le coup d'oeil : mélange de l'ancien (les personnages autour des musiciens, le grain de la photo, la silhouette du célèbre Zeppelin en fond) et du moderne (la typo et la couleur du logo), ce disque est très très connu, mais cette version originale est quand même une rareté. Édition canadienne de 1969. Je dédie cette pochette à mon ami Gauthier Montury qui a tout fait pour me faire aimer Led Zeppelin quand j'étais plongé dans Joy Division.



Falco est un des trop rares artiste autrichien et de langue allemande à avoir eu un succès international : en 1982, le tube Der Komissar a joué sur toutes les radios, jusqu'aux États-Unis et au canada. Voici l'album dont le single est extrait, déniché dans un bac de choses à donner d'un habitant de mon quartier. La pochette fait très années 80 : le noir et le rose, le rai de lumière, la typographie, leur agencement. De la New Wave chantée en autrichien, ça sonne plutôt bien. (À la même époque, les groupes allemands D.A.F. et Trio avaient aussi montré que l'allemand sied bien à ce style musical).



Des pochettes comme on n'en fait plus : on ne représente plus guère les artistes par un dessin, et on ne prend plus la peine de préciser la qualité sonore. La pochette de disque de 1959 a été imprimée au Canada, mais l'image de la couverture a été imprimée aux États-Unis puis collée sur la pochette. Nat King Cole and The Church of Deliverance Choir : Every Time I feel the Spirit. Le dessin exprime toute la ferveur de l'interprète tout dévoué à chanter le divin. Fini aussi le temps des chants religieux populaires à écouter chez soi.



Le grand Brassens. Cette compilation canadienne de 1960, éditée par Philips et distribuée au Canada par London Records, propose au verso un long texte qui présente le contexte des chanson. Cette attention peut s'expliquer par l'accueil mitigé qu'a reçu Brassens en raison des thèmes des chansons et du vocabulaire coloré qu'il utilisait alors. Pour le recto toutefois, pas besoin d'en rajouter : le portrait en deux couleurs du célèbre chansonnier moustachu suffit. Pour la petite histoire, Brassens a été inspiré à ses débuts par Félix Leclerc, le légendaire chansonnier québécois qui avait conquis Paris en 1954 : c'est en le voyant sur scène seul à la guitare que Georges Brassens décida qu'il pouvait en faire autant. 



Et pour terminer, un disque...sans pochette. 45 tours The Beatles : Let it be, en face A et You know my  Name (Look up my Number), en face B, 1970. Ramassé aussi dans le bac de l'habitant de mon quartier. La pomme au recto n'est pas croquée, mais au verso on en voit la moitié intérieure - je fais ici un clin d'oeil à la longue bataille juridique qui opposa Apple Corps, l'entreprise des Beatles et Apple Computers l'entreprise de Steve Jobs au sujet du nom, du logo et des royautés (!!!). Les titres des chansons sont d'ailleurs tout à fait appropriés pour évoquer ces conflits juridiques et financier. 

Contrairement aux 33 tours, les 45 tours laissent un gros trou au centre du disque. Ici, la pomme en fait les frais, et je vous dis qu'avec un peu d'imagination, ce qu'on peut voir, c'est la pomme croquée de votre Iphone préféré, mais de face!

mardi 14 juillet 2015

Gymnastique faciale (et mentale)


Pratiquer la gymnastique faciale
n'est pas plus futile que
de se soucier de son apparence.
(Citation d'un célèbre anonyme)

Le visage. Comme toute autre partie du corps, le visage mérite d'être entraîné, entretenu et massé afin d'en soulager et d'en tonifier les muscles. De très nombreux muscles, dont certains sont sollicités, parfois sans même que vous ne vous en aperceviez. Siège des expressions et des sens (la vue, l'odorat, le goûter, l'ouie et le toucher), le visage est mis à rude épreuve : contraction excessive des muscles autour des yeux due à l'exposition aux écrans électroniques, crampes de joues consécutives à des fous rires, étirement de la bouche chez les chanteuses et les chanteurs d'opéra, ramollissement de la peau causée par l'apathie ou l'absence prolongée de réactions, contraction inversement proportionnelle des muscles sous l'effet de l'empathie, etc...





Le visage et l'esprit


Porte d'entrée et de sortie de toutes les pensées*, il est la surface d'exercice la plus utilisée pour communiquer : c'est l'interface(!) irremplaçable entre vous et le monde. La gymnastique faciale - soutenue par de simples pensées - vous permettra d'en rétablir toute l'élasticité et toute la superficie.

En effet, nous passons tellement de temps à regarder, polir, embrasser, caresser, maquiller, scruter, habiller ou raser les visages, qu'un massage réparateur ne peut être que salutaire. Le visage, ce territoire si précieux, cette frontière sans cesse soumise à la surveillance - externe et interne - et dont la malléabilité dépasse de loin son reflet dans le miroir, est votre meilleur ami. Sachez lui redonner son allant naturel en pratiquant la gymnastique faciale et mentale, un secret trop bien gardé dont peu de gens se soucient.

Alors, voici pour vous un programme naturel, sans botox ni intox. Des conseils à prendre à la légère - donc avec sérieux - pour que votre expression naturelle et spontanée ne fane pas devant un égo démesuré qui oublierait que sans visage, il n'est peut-être pas grand chose.



* Ainsi, selon votre humeur, celui-ci pourra vous paraitre tantôt trop large, tantôt trop étroit, trop ouvert ou trop fermé.

Exercice no. 1. Lundi matin : dépliez votre plus large sourire, en comprimant vos joues le mieux possible. Aidez-vous de vos mains au besoin. C'est le premier jour de la semaine, réjouissez-vous! Vous voici de nouveau sur la case départ du calendrier hebdomadaire, tout est possible même le jugement dernier. Déridez vos zygomatiques sans retenue pendant quelques secondes, puis relâchez la pression.




Exercice no.2. Mardi : levez les sourcils le plus haut possible en plissant le front. Levez-les simultanément, ou alternativement si vous en êtes capable. Votre champ de vision s'élargit un peu, vous semblez à présent étonné, surpris même.  Relâchez puis répétez l'exercice trois fois.




Exercice no. 3. Mercredi après-midi : pleurez sans retenue, laissez trembler votre menton, vos lèvres se tordre, vos yeux se plisser. Pleurez par saccades, faites ruisseler les larmes riches en sodium sur votre peau. N'attendez pas qu'un malheur arrive avant de ressentir cette profonde libération. C'est le milieu de la semaine et vous êtes en vie : la foudre ne vous a pas touché, pas plus que la faucheuse déjà trop occupée. Prenez une grande respiration pour mettre fin à l'exercice avant qu'il ne soit trop tard.






Exercice no. 4. Jeudi : baillez en ouvrant la bouche le plus grand possible. La semaine de travail est longue et il n'y a aucune raison pour ne pas se lasser. L'étourdissement n'est pas loin et votre corps a besoin de son relaxant naturel.




Exercice no. 5. Vendredi soir : plissez le nez, ondulez la bouche et froncez les sourcils en même temps. C'est vendredi soir, pratiquez cet exercice comme si vous faisiez du Air Guitar ou du Air Drum. Vous êtes célèbres partout dans votre tête, votre moue frondeuse est dans tous les journaux. Votre moi intérieur vous applaudit, vous hurle d'aller plus à fond et de vous jeter dans une foule invisible.




Exercice no. 6. Samedi : secouez énergiquement la tête de droite à gauche pour que tout votre visage soit secoué comme un masque de caoutchouc. Agitez ensemble tous ces portraits de circonstance que vous ne reconnaissez plus et qui vous collent trop à la peau. C'est la fin de la semaine, il est temps de laisser tomber les apparences et de vous accepter tel que vous êtes.




Exercice no. 7. Dimanche midi, à l'abri des regards : Avez-vous vraiment fait tous les exercices présentés dans ce programme? Si tel est le cas, essayez maintenant votre pire grimace. Allez-y sans retenue, extériorisez ce fou qui dort en vous et ne demande qu'à sortir. Vous allez rire c'est certain! 



La gymnastique faciale ne retarde pas le vieillissement; penser le contraire serait comme croire qu'on peut éviter d'avoir les oreilles décollées en les comprimant sur la tête avec un bandeau.

C'est toutefois une technique de massage efficace comme une autre, mais qui ne s'arrête pas aux épaules. Et peu importe votre condition physique, la santé faciale - et mentale - passe inévitablement par le rire : avec lui vous retrouvez les joues roses, le teint enjoué, et vous donnez une orientation nouvelle à vos rides. Vous oubliez aussi les complications de la vie, les imperfections, le vieillissement et les jugements moraux. Et ceux qui vous regardent l'oublient aussi, comme par mimétisme. 


Tout est fait comme si à travers un miroir déformant vous révéliez le meilleur de vous-même.


Bon été à tous!


vendredi 19 juin 2015

Dans le ventre du souvenir - deuxième partie.


« Le premier souvenir de la Mère

nous rapelle qui nous sommes

celui que nous étions

et l'autre que nous deviendrons »

(Aphorisme des pré-naissants - Le détachement)



Autosuggestion

 

Les souvenirs intra-utérins et les premiers souvenirs représentent-t'il une sorte de Graal? Est-il possible de se les rappeler? De les sortir de l'oubli? L'idée est assez séduisante, notamment pour quelques manipulateurs aussi diversifiés qu'ingénieux qui voient dans l'exploration des souvenirs et leur interprétation un marché lucratif. Le souvenir peut alors être utilisé comme jalon d'une mesure hautement subjective et très élastique pour interpréter notre vécu et influencer notre comportement. Utilisé à bon escient, le souvenir peut toutefois devenir la clé pour ouvrir - ou refermer - une période critique de notre vie. 

 

Loin de la psychanalyse traditionnelle, de nombreux mouvements de développement et d'épanouissement personnel, animés par des volontés de contrôle, exploitent savamment nos appétits de mémoire. Revivre les souvenirs de notre naissance et de notre vie passé est au programme de nombreux groupements, églises ou religions minoritaires fondés sur une pensée tantôt parascientifique ou paranormale, tantôt magique.

 

Le plus connu et le plus pernicieux de ces mouvements est l'église de Scientologie, laquelle postule la persistance de souvenirs douloureux de notre vie en cours et de nos vies passées dans notre cerveau, l'empêchant d'acquérir une puissance phénoménale. Pratiquant une manipulation très rigide, la Scientologie propose, à travers des cours qui ressemblent à s'y méprendre à une psychanalyse hypnotique, de revivre les souvenirs douloureux encore et encore jusqu'à ce qu'ils ne génèrent plus aucune émotion. Et ainsi, de remonter une chaine de souvenirs jusqu'à notre naissance et au delà, remonter la chaine de souvenirs de nos nombreuses vies passées. Cette technique ne tient aucun compte des souvenirs heureux qui ne figurent pas dans sa doctrine sur le mental dont elle a d'ailleurs redéfini le terme.

 

Quête interminable et ô combien onéreuse, une telle approche considère le mauvais souvenir comme un corps étranger indépendant de notre volonté. Le souvenir devient le socle à partir duquel l'individu interprète ses actions bonnes ou mauvaises, et s'ouvre à la manipulation mentale. Tout cela est en fin de compte fondée sur l'autosuggestion : les adeptes choisissent leur vies futures et s'inventent des souvenirs lointains, sous la pression de l'organisation qui ne voit de salut que dans la reprogrammation des souvenirs. Peu importe qu'ils aient été un jour Jésus ou Joseph Goebbels dans votre vie passée (d'anciens adeptes ont révélé s'être inventé de telles identités), l'absence de souvenirs douloureux est qualifiée par les supérieurs d'acte de rétention et de refus de participer, donc d'entrave à leur démarche personnelle tout comme celle de l'église. 

 

Un des préceptes de la scientologie fort à propos commande aux futurs parents le silence absolu au moment de la naissance de leur enfant. Silence sans lequel des souvenirs douloureux pourraient venir se greffer dans l'esprit du nouveau né, enchaînant ainsi son mental à une servitude millénaire. Chez les adeptes, l'enfant voit donc le jour dans le mutisme complet du père et de la mère. L'affection est ainsi détournée de l'enfant pour être redirigée vers la croyance scientologique dont le remède produit le mal qu'elle prétend guérir.

 

Souvenir adopté

 

Nous pouvons tous vivre avec l'amnésie de nos premiers jours et de nos premières années, mais la recherche des premiers souvenirs peut toutefois s'avérer cruciale pour les orphelins et les enfants adoptés qui tentent de retrouver leur famille biologique. Leurs recherches s'appuient sur des documents et des témoignages là oû les souvenirs manquent. Séparés en bas âge de leurs parents, les orphelins tentent souvent de retrouver dans leurs premiers souvenirs sinon un visage (souvenirs visuels), du moins des paroles (souvenirs auditifs) ou des impressions (souvenirs olfactifs, tactiles) pour tenter de cerner l'environnement dans lequel ils vivaient.  

 

Mais ce n'est pas toujours le cas. Les quelques personnes adoptées en bas âge avec lesquelles je me suis entretenu ont manifesté une approche similaire à celles des enfants non adoptés : les souvenirs des premières années ne sont pas plus importants que d'autres pour avoir des racines, grandir et s'épanouir. Un ami se souvient que des personnes sont venues le chercher à l'orphelinat à l'âge de 5 ans, mais pas de ce qui s'est produit avant ni pourquoi il était là : aucun souvenir d'une séparation ni d'un déracinement. La nouvelle famille lui a laissé des souvenirs d'épanouissement, il n'était pas vital d'en trouver d'autres. Car les enfants adoptés ont eu la chance de se sentir véritablement choisis : avec leur physique, comme garçon ou comme fille, avec leur histoire. Dans leur nouvelle famille ils ne sont jamais le fruit d'une grossesse surprise, d'une naissance non désirée. Ils ne sont jamais à l'origine d'une déception pour des parents qui ne voulaient pas d'eux ou préféraient un héritier. Ils ne viennent jamais par accident, et se font attendre au terme d'une « grossesse administrative » (les procédures d'adoption) durant laquelle on aura questionné ouvertement les motivations et la moralité de leurs parents adoptifs. Ils ont eu une seconde chance d'avoir des premiers souvenirs. Oseroions-nous néanmoins croire qu'il en va ainsi de tous orphelins dont les guerres sont si fécondes?

 

Mais il arrive que le besoin de se rappeler de nos premiers instants soit si fort, si indispensable, que le besoin de se souvenir de notre mère à la naissance soit si viscéral, qu'il nous impose de transfigurer nos souvenirs, des les recomposer, plus vifs, plus nets et colorés.

Un cas historique et assez représentatif a retenu mon attention, celui de Joseph Merrick, dont vous avez peut-être entendu parler comme de l'Homme-Éléphant. Personnage authentique né à Londres en 1862, son histoire est aussi étonnante que ses malformations. Incappable de vivre normalement dans un monde incappable de l'accepter, Joseph Merrick aura laissé le souvenir d'une résilience presque surhumaine. Victime d'une maladie dégénérative très rare, son corps commença à se déformer lorsqu'il eut cinq ans. Enfant aimé par ses parents, il perdit sa mère peu après ses onze ans. Ce fut pour lui, dit-il « le plus grand malheur de sa vie » car cela le priva de la seule source d'affection à laquelle il eut droit. Impossible à guérir, écrasé sous le poids la honte et par le manque d'argent, Joseph Merrick s'éloigna progressivement du reste de sa famille. Pour échapper à l'hospice, il décida de gagner sa vie comme monstre de foire : L'Homme-Éléphant était né.

 

De sa mère, il évoqua le souvenir tout au long de sa vie, décrivant une femme magnifique d'une incomparable beauté. Dans ces occasions, il n'oubliait jamais de mentionner les circonstances dans lesquelles il était né. Sa courte autobiographie commence ainsi en ces termes : « La difformité que je présente au public vient de ce que ma mère fut effrayée par un éléphant; ma mère passait dans la rue quand un cortège d'Animaux défilait, et les gens se pressaient pour les voir, et bien mlheureusement elle fut poussée jusque sous les pieds de l'Éléphant, et elle eut grand peur; ceci se passa pendant qu'elle était enceinte, et c'est la cause de ma diformité. » Souvenir réel dont il fut l'héritier? Souvenir imaginé pour authentifier son personnage? La naissance de l'Homme-Éléphant dans le ventre du souvenir touche à l'émotion la plus profonde et la plus authentique pour celui qui eut si peu de souvenirs heureux de son enfance.

 

On a longtemps cru que le souvenir de sa mère et de l'origine de sa difformité ainsi formulés correspondaient à un fantasme motivé par un réflexe psychologique de nier la réalité pour survivre. C'est l'interprétation qu'en a fait le Dr. Trefes après avoir recueilli Joseph Merrick lorsqu'il ne pouvait plus se produire en spectacle. Et c'est la version qui a longtemps circulé, notamment dans le film de David Lynch « Elephant Man », lequel a révélé l'histoire de cet homme au grand public. Mais pendant plus d'un siècle, on a pensé que Joseph Merrick était né difforme, qu'il avait été banni par sa famille et jeté de force dans les rets d'un montreur de foire peu scrupuleux. L'Histoire réelle est plus nuancée et il est raisonnable de penser que l'Homme-Éléphant a pu colporter sans relâche son plus beau souvenir, non pas comme une béquille psychologique, mais comme une revendication de sa normalité intérieure.

 

* * *    

 

Et si...

 

Et si nous étions capable de nous souvenir de notre premier mois, de notre première semaine ou de notre vie dans le ventre de la mère, que reverrions-nous? Que ressentirions-nous?

Le regards des autres à qui nous ne pouvons pas parler. Les larmes et les pleurs pour dire que nous avons soif et faim, que nous sommes fatigués. L'étonnante première vision de nos parents : un visage immense et des mains de géant. Des sourires, des mots incompréhensibles, des caresses. Et le sein maternel, la peau, si tièdes et si vivants. Et puis avant. La première respiration, la première ouverture des yeux, le premier cri. Que garder en mémoire quand tout est si nouveau?

 

Quoi retenir quand tout nous imprègne avec tant de force et d'émotion? Et puis encore avant. Pendant la gestation : l'aspect du liquide amniotique qui nous enveloppe. Nous ne voyons pas, nos mains si près du visage, les pieds si recroquevillés. Nous entendons des voix, le coeur majestueux et fidèle de la mère qui nous berce. Nous n'est pas encore « moi » ni « je ». Vivre la tête en bas en attendant le dernier jour de la vie dans le ventre, poussés violemment au dehors, attachés au cordon dont nous chercherons ensuite à prolonger le lien avant de le couper pour de bon.

 

 

Il est vraisemblable que nous ayons eu de tels souvenirs, et ils furent bien éphémères. Si nous progressons dans la sélection et le modelage de l'A.D.N. des embyons, si nous continuons d'évoluer et d'accroitre, de génération en génération les capacités biologiques de notre mémoire et le volume de notre cerveau, il est possible que nous gardions un jour tous ces premiers souvenirs en tête. Verrons-nous un jour des foetus dont la mémoire est déjà si riche qu'elle leur permette d'anticiper? De tels pré-naissants voudront-ils seulement naître?



dimanche 31 mai 2015

Dans le ventre du souvenir - première partie.

Portés par la mère
soulevés, comprimés, renversés;
dans notre gestation
nous n'avons ni le temps ni l'espace
pour les souvenirs.
(Aphorisme des pré-naissants)


Le fil des souvenirs. Quand commence t'il? Quand se noue t-il pour la toute première fois? Et qu'en gardons-nous à mesure que la bobine du temps se déroule? Ces questions traversent notre esprit au moins une fois dans notre vie. Car depuis notre naissance le fil des souvenirs constitue un repère inespéré pour tracer notre propre voie.


Dans mon tout premier souvenir, j'ai quatre ans. Je suis dans un champ en face de notre maison, le manteau hérité de mon frère ainé sur le dos. Le vent d'automne fouette mon visage que je cherche à protéger avec le col épais. C'est par ce manteau, légué ensuite à mon petit frère, que le souvenir s'est figé durablement pour rejaillir régulièrement dans mon esprit. Ce souvenir, je l'ai sans doute un peu transformé, mais sous le vernis du temps qui passe, la matière brute demeure intacte, vive, profonde.

Ma mémoire ne dispose pas de souvenirs plus anciens, et à tout âge j'oublie des pans entiers de mon existence. Parfois j'aimerais en retrouver, soit par curiosité, soit par amour pour ceux qui m'ont permis de vivre ces moments pourtant inoubliables. La survie de nombreux souvenirs passe hélas par la sélection et l'abandon inévitable d'autres souvenirs. Et plus les jours s'accumulent - 10 950 seulement quand on arrive à trente ans - plus on a de souvenirs à classer, chasser, ressasser.

Dans le ventre

Si j'en crois mes parents - en qui j'ai une totale confiance - j'ai grandi dans le ventre de ma mère avant de voir le jour (avant que le jour ne me voie, en fait, pleurant, le visage crispé, les yeux fermés, les poings serrés). Je ne m'en souviens pas, et je sais en être incapable. L'évènement n'a été ni filmé ni photographié, et en un sens, je ne suis pas malheureux de savoir que mon premier rôle ne sera jamais stocké dans les serveurs d'une agence de renseignements.

J'ai posé la questions aux adultes autour de moi, et personne de ma connaissance n'a de souvenir antérieur à leurs trois ou quatre ans. J'ai également posé la question à mes enfants lorsqu'ils ont eu quatre ans : ils se souviennent d'évènements de leur trois ans, mais pas au delà (malgré les nombreuses photos et vidéos). Aucun souvenir de ce qu'ils ont vécu dans le ventre de leur mère non plus (malgré les clichés des échographies - je plaisante). Et avec le temps, ils oublieront plusieurs de ces premiers souvenirs. En quelque sorte, le cordon ombilical se coupera de nouveau.

Les réponses à mes questions tiennent peut-être simplement dans la paume de la main d'un nouveau né : le cerveau se construit à mesure qu'il évolue, et celui du foetus ou du bébé, aussi vierge de toute image et de toute émotion soit-il, a une capacité d"absorption très limitée. Trop petit, il ne compute pas encore complètement; Sans autonomie, il développe peu la capacité ni la nécessité de se souvenir.

- À 12 semaines, le foetus peut toucher, goûter, sentir, entendre;
- À 37 semaines, il peut mémoriser des sons. Peut-être reconnait-il la voix de sa mère;
- À la naissance - 40 semaines, il bascule et change de milieu, comme un poisson sans eau contraint d'apprendre à respirer de l'air en quelques secondes.

Le fil du souvenir commence très tôt, mais il se coupe vraisemblablement lorsque l'enfant naît. Avec la croissance, l'enfant acquiert la capacité de structurer son vécu dans son for intérieur. Il dresse les contours de son identité en accumulant des expériences, des images et des sons de son environnement dont le temps, le hasard et la volonté jugeront de la pertinence d'en faire des souvenirs.

Je pense que ce fil de souvenirs est discontinu, interrompu, clignotant : il commence comme une boule de neige faite de flocons épars et dont la forme naît un jour d'accumulation, sans crier gare. Elle grossit, se compacte, prend du poids et de la vitesse à mesure que nous décidons de la faire rouler. Puis, les saisons passent et une grande partie fond au soleil tandis que nous nous en désintéressons pour en faire une autre.

Le souvenir - le précieux Souvenir - est une connexion viscéralement ancrée en nous, une combinaison de sensations et de pensées que nous avons figée dans le temps par une sorte de membrane qui les maintient en place et les préserve de l'oubli, loin du flux permanent de la pensée. Les souvenirs - innombrables, comprimés, triés, bousculés - protègent les expériences marquantes de notre vie de la recombinaison permanente de nos connexions. Leur but est d'être rappelés à nous à tout moment, comme une respiration profonde quand un danger ou une opportunité se présente à nous, comme un éclair de mémoires lorsque l'adulte retrouve sa mère après une trop longue absence.

Détour poétique

Au delà des questions posées en introduction, l'objet de ce texte est un peu d'envisager nos premiers souvenirs sous un angle poétique. Là oû le souvenir s'envole, l'imagination réinvente le ciel.

Salvador Dali, peintre et écrivain doué, disait que le traumatisme de sa naissance avait été provoqué par la perte du paradis perdu. Ce paradis perdu, c'était sa vie intra-utérine; la source de toutes ses émotions et de tous ses fantasmes artistiques. Les montres molles, les objets mous, les oeufs qu'il a maintes fois représentés dans ses toiles lui venaient toutes, disait-il, de sa vision du monde alors qu'il était encore foetus. À travers le liquide amniotique, depuis le ventre intérieur et dans le mouvement de sa propre gestation, Dali a eu ses premières visions d'un monde mouvant, malléable et liquide dont il tirera une substance inédite.

Ce souvenir de pré-naissant est devenu fondamental pour sa vie artistique future : de toile en toile, du surréalisme à l'hyperréalisme, il a poursuivi sa quête du paradis perdu. Cette capacité de visions, ces sensations dont il dit avoir gardé le souvenir sa vie durant pourraient être rangées parmi ses nombreuses et célèbres élucubrations. Cependant, elles ne sont pas dénuée de sens et de poésie; enfant né à la place d'un autre mort après quelques mois, Salvador Dali porta le même nom que ce frère aîné jamais connu dont il a pris la place. Salvador - le sauveur en Espagnol - est né parce que l'autre n'a pas survécu, et sans le décès du trop jeune Salvador Dali, nous n'aurions sans doûte jamais connu Salvador Dali l'artiste. Les montres seraient restées solides et les aiguilles n'auraient pas lévitées au dessus du cadran pour tordre un temps dont le mouvement serait demeuré alors bien réaliste.

Les artistes savent cultiver le jardin des sensations et des souvenirs, et il appartient à leur talent d'ancrer dans le réel et dans le temps des images autrement éphémères et volatiles.

D'une manière très émouvante, le chanteur et compositeur Lou Reed confia lors de sa dernière entrevue (Rolling Stone Magazine) des souvenirs de ce que ses parents lui avaient apportés. Extrêmement méfiant envers les journalistes et d'un naturel très avare de commentaires sur sa vie personnelle, il évoqua néanmoins ce jour là - alors qu'il se savait affaibli et sur le seuil de la mort - des souvenirs profonds. De son père, Lou Reed avoua laconiquement n'avoir reçu « que de la m.... ».

De sa mère, il confia aux auditeurs avoir reçu un trésor inestimable : d'une voix fragilisée par le cancer et tendue par l'émotion, il raconta combien résonnaient en lui les battements du coeur maternel avant même sa naissance. C'est là, dans le ventre de sa mère, que le boum boum boum boum  martelait ses oreilles et traversait son corps tout entier comme une vibration imposante. La source de son apprentissage du rythme, l'origine de son intérêt pour la musique se trouvait-là, enfoui en lui, engendré en la mère; traversé de toutes parts par l'omniprésence du son régulier du tambour, secoué par ses coups répétés, par les saccades toutes à la fois violentes et réconfortantes du coeur fondamental qui animait sa propre volonté, il serait venu au monde avec cette oreille sensible et ce corps tourné vers la musique.

Dans sa biographie, Lou Reed évoque un autre souvenir capital : le souvenir des électrochocs qu'il a subis à l'âge de 17 ans, à la demande de son père qui voulait le "guérir" d'une homosexualité émergente. Loin d'avoir modifié sa nature profonde, cette expéricence traumatisante a trouvé un écho, dit-il, dans son amour pour la guitare électrique. L'art de jouer de la distorsion - sonorité si proche de l'électrochoc - a pu lui servir à surmonter et à dépasser une sensation à jamais ancrée dans sa mémoire. Trouver la source originelle de la musique dans le souvenir de la mère pouvait également lui offrir l'occasion de se réapproprier sa propre histoire.

(À suivre)





mercredi 22 avril 2015

Slogans pour la terre 2015

Des idées pour notre planète
comme des graines qu'on laisse pousser
et qui tôt ou tard, germeront.
Elles germeront
parce qu'on a besoin d'idées pour avancer
parce qu'ainsi va la Nature.

Le jour de la terre m'inspire. Des idées, que je développe, et des slogans que je publie. Dans des phrases courtes, j'essaie de remettre en perspective des concepts simples et connus de tous. Avec humour ou avec sérieux, je recompose un vocabulaire facile à utiliser pour penser notre Terre en ce 22 avril 2015.

Humm... Penser la Terre, vaste projet! Futile s'il n'aboutit pas à éveiller quelque chose chez le lecteur ou si, un jour, quelque part, il ne contribue pas à changer le cours des évènements. Or je suis convaincu que l'exercice n'est pas vain, tout comme je suis convaincu que chaque goutte dans l'océan, chaque feuille sur un arbre, chaque aile de papillon dans l'air et chaque individu dans la société compte.

Voici le Jour de la Terre 2015, réhydraté dans des slogans à partager jusqu'à la prochaine révolution de notre planète.


- Fahrenheit 451 : Le réchauffement climatique pourrait faire froid dans le dos

- Arts visuels : Le sur-emballage ou le retour du cubisme

- Smog : 50 nuances de gris

- Zen : L'optimisme est une ressource non périssable

- Marathon vert : Courir 42 km sans croiser un seul déchet sur sa route

- Cocktail énergétique : Quand l'Arctique aura la taille d'un glaçon, on boira de l'eau lourde*

- Terre : Le monde qui nous existe

- Poisson d'avril : Poisson qui croit encore que les algues sont en plastique

- Über : Sur terre, on est tous dans le même taxi

- Exrta-terrestre : Le jour de la terre, soyez extraordinairement terrestre

- Engagement : Prendre position, c'est pas juste déplacer son avatar dans un jeu

- Explosif : Si des tonnes de déversements n'enflamment pas les esprits, nous sommes menacés d'extinction

- Informatique : Le 22 avril, faites une sauvegarde

- Stephen Harper : Attention, matière dangereuse! Ne pas recycler

- Lobby industriel : Opinion fragile, (se faire) manipuler avec précaution

- Austérité : Sur une planète fertile, nous avons fait pousser une sécheresse intellectuelle

- Énergie solaire : Faites bronzer votre maison

- Proverbe terrien : Là ou tombent les arbres poussent les cercueils

- Recto-verso : Changez le monde avant qu'il ne vous change

- Soins palliatifs : Injection massive de pétrole pour industrie en phase terminale

- Spock : Tendez l'oreille, un monde meilleur est en marche

- Boîte noire : Le bac de compostage, un truc simple pour éviter la catastrophe

- French Kiss : Le jour de la terre, téléchargez de l'oxygène


  * eau loure : eau utilisée dans des centrales nucléaires.


jeudi 2 avril 2015

Lettre téléportée vers le futur

  Le 23 décembre 2014, le journaliste Fabien Deglise a proposé à ses lecteurs, dans une chronique du journal Le Devoir, de lui soumettre des idées sur ce qu'ils souhaiteraient léguer à l'humanité du futur. Cet héritage culturel serait logé dans une capsule temporelle enfouie dans le sol à l'attention des hommes et des femmes de...2115.
  Motivé par cette proposition insolite lancée hors de tout calendrier symbolique et de toute commémoration particulière, j'ai proposé d'inclure dans cette capsule une lettre.
  Pas un disque dur chargé de souvenirs, pas un enregistrement, pas un livre ou un kit de survie. Non, juste une lettre. Une sorte de réflexion sociosophique téléportée (!) sur une façon particulière de voir la vie en 2015. Je suis convaincu qu'elle aurait sa place à côté de tous les objets dont la capsule temporelle ne manquerait pas d'être chargée.
  Sachant que la proposition du chroniqueur ne se matérialisera pas au delà du récit, j'incorpore maintenant cette lettre à mon blogue à destination des lecteurs d'aujourd'hui et de 2115. Qui sait, ce seront peut-être mes descendants qui tomberont dessus. Ou bien les vôtres, va savoir...

« Chers lecteurs anonymes,
 Votre appel a été entendu . Et après un siècle, notre voix, enfin, peut sortir de son écrin sépulcral. Encore étourdi par la terre et la roche qui l'ont recouvert, son écho de poussière métallique vient soudain de se propager jusqu'à vous.
  Hier, il y a 100 ans, à l'initiative du journal Le Devoir, nous avons exercé notre imagination. Nous avons transmis nos idées aux profondeurs de l'oubli pour qu’il vous les dévoile en retour.
 Vous voilà si proches de nos oreilles à présent, si curieux des révélations que nos tombes peuvent laisser entendre ou sous-entendre!
Le cycle infini des idées et de l’imaginaire s'anime toujours sur les traces de ce existe déjà :
- les réseaux virtuels ont d'abord germé dans les réseaux génétiques et généalogiques, mus par essais et erreurs, doutes et hasard;
- les prothèses osseuses et mémorielles sont nées des corps manqués ou insatisfaits. Vous le savez, nous le savions, mais nous ne cessons pas de chuchoter à nos futurs voisins que la quête de l'inconnu et de l'idéal passe aussi par l'oubli.
 La transmission amoureuse sous toute ses formes, des plus anciennes aux plus évoluées, permet toujours d'être soi-même et de surmonter les contradictions, et notre culture n’est pas devenue un vestige, pas davantage que notre socialisation : chaque image, chaque son, chaque mot sont compilés dans les profondeurs de la mémoire virtuelle, c’est a dire, maintenant, de votre mémoire consciente et inconsciente, palpable et intangible. De celles qu’on ne peut comprendre sans les sentiments, les émotions, les rires, les larmes qui les ont enfantées :
- voici nos guerres que nul discours ne peut éclairer seul;
- voici nos bouleversements sociaux que nul image ne peut suffire à exprimer.
 Votre héritage tient dans la main, dans le fil d’ADN, mais sa lecture est irrationnelle et illogique, son désordre est indescriptible et permanent tant que vous n’y mettez pas un peu de votre humanité. 
 Nos impressions sont les seules choses qu’il nous reste a vous donner au delà de la distorsion de l’Histoire et du poids de la Terre ensevelie. À peine quatre générations nous séparent, à peine quatre générations nous unissent.
 Tout a été écrit, mais tout reste à dire : les révolutions et les frontières ne sont que provisoires, les migrations sont permanentes. Et ne vous détrompez pas : nous savions que nous étions facile et difficile à vivre, que nous étions dans le droit chemin autant que dans l’erreur en persévérant dans des stratégies de court terme :
- 100 ans découpés en décennies de technologie efficaces et dévorantes en ressource et en espoirs;
- 100 ans de paix mutilés en cycles de négociations de guerres commerciales;
- 100 ans d’individualisme pliés dans les courbes démographiques et migratoires gigantesques;
- 7 milliards de réponses en quête de leur question fondamentale.
 Tout ce que vous lisez et voyez dans notre passé n’est peut-être finalement rien d’autre que notre vibrant et immortel espoir : celui de vous entendre transmettre, à votre tour, la voix qui transpercera les silences de tous les rêves devenus poussière. »